Dernier-né de la longue dynastie, affublé d’un drôle de nom s’il en est, sonne le glas de la monarchie trépidante du groupe Queen, au bout de vingt ans d’un règne glorieux. Le dernier
couronnement a lieu le 4 février, soit environ neuf mois avant la mort de Freddie Mercury, et recevra les honneurs qui
lui sont dus. Son règne sera à la fois grandiose et marqué du sceau mélancolique de la maladie.
C’est avec ce contexte en tête qu’il faut aborder Innuendo, oeuvre qui retrouve un certain aspect baroque et théâtral, jugez-en à la pochette, caractéristique à laquelle le groupe avait un petit
peu renoncé à l’aube des eighties. Cependant l’humour débridé des premières oeuvres laisse place à un voile de tristesse, palpable et poignant tout le long de l’album. La guitare chatoyante
retrouve sa place à la droite du trône, tandis que les synthés se contenteront, dans une attitude pieuse et sobre, d’y apposer un semblant d’ornementation luxueuse.
Ainsi, nous pénétrons dans l’enceinte de l’album sur l’épique et solennel « Innuendo », qui rappelle le ton du « Prophet’s Song » d’
ANATO, le côté burlesque en moins, et un certain accent zeppelinien. Le morceau est mené d’une main de maître, rythme
pesant et atmosphère crépusculaire, se remarquant également par un break à la guitare flamenco, conduite par
Steve Howe (Yes). Il s’agit là
d’une des pièces maîtresses de l’album.
On continuera ensuite notre périple avec l’étrange « I’m Going Slightly Mad », un peu frappadingue, un peu inquiétant (tout est dans le titre), mais qui demeurera assez secondaire. Ensuite, trois
titres, frappés de la griffe du hard-rock jalonnent le chemin de l’album : « Headlong » tout d’abord, entraînant et qui laisse le soin aux guitares de tisser une étoffe électrisante, puis un peu
plus loin « Ride the Wild Wind », où Freddie s’improvise crooner, sur un rythme enlevé, et enfin, « The Hitman », violent et jouissif, qui montre que le groupe a encore des boyaux en acier trempé
(les guitares rugissantes sur l’intro !).

Dans une veine rock plus joyeuse, on notera l’agréable « I Can’t Live With You », doucement groovy. Ensuite, on s’arrêtera dans l’alcôve baignée de lumière sélène de « Don’t Try So Hard », pour
écouter religieusement cette complainte austère, tapissée par le velours des synthés, et menée quasiment dans son intégralité en voix de tête, avec brio, par Freddie. Dans le même esprit, mais sans
claviers, on retrouvera plus tard la ballade « These Are the Days of Our Lives », touchée d’un esprit nostalgique et désenchanté.
Détonnant peut-être avec le reste de l’album, on peut évoquer « All God’s People » et son empreinte gospel, titre que je trouve personnellement un peu faible (il était à l’origine destiné au projet
de Freddie avec
Montserrat Caballé,
Barcelona, sous le nom d’« Africa By Night »), ainsi que le morceau pop « Delilah », seul titre véritablement
amusant, puisqu’il s’agit d’une déclaration d’amour de Freddie à... son chat... Mais cet éclectisme s’accorde finalement assez bien avec l’esprit baroque dont se drape Innuendo et la facette
d’hétéroclisme qui a toujours accompagné le groupe. En cela, c’est justifié.

L’album entame ensuite la dernière ligne droite avec « Bijou », sombre et solennel, presque sans parole, posé dans un écrin de guitares scintillantes, qui nous met dans la disposition d’esprit
idoine pour entendre la dernière offrande, le célèbre et shakespearien « The Show Must Go On », coup de maître final (bien que peut-être émoussé par les innombrables passages radios depuis lors),
où la prestation de Freddie Mercury est vraiment inimitable et bouleversante, soutenue par l’équilibre d’arrangements parfait, entre la dramaturgie ouatée des synthés, la hargne électrique de la
guitare, et la préciosité grandiloquente des choeurs. Magnifique.

L’ombre de la mort qui plane sur Innuendo donne une densité et une profondeur toute particulière à l’album, qui s’organise comme un dernier tour de piste, un tour d’honneur avant le tomber du
rideau. Nous sommes loin des délires des débuts, mais finalement, l’essence du groupe est toujours là, ce savant mélange de rock et de pop, servi par une guitare inventive et jamais envahissante et
la voix d’or du Dieu Mercure. Le coup de dague funeste du destin sublime ici l’alchimie du groupe, qui signe là son dernier chef-d’oeuvre.
La Reine est morte, vive la Reine, comme on dit.
Il me faut terminer en évoquant le legs posthume de sa Majesté : certaines des oeuvres qui seront proposées après coup présenteront un certain intérêt (pensons à Made In Heaven ou au Live à
Wembley), mais on ne pourra nier que la mémoire de la Reine sera entretenue par des marchands du temple ayant un redoutable sens du commerce et du marketing... Pardonnez-moi cet « innuendo »...